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Vendredi 11 avril 2003

TCHETCHENIE

Massacres en Tchétchénie  : un document officiel accable l'armée russe
LE MONDE | 11.04.03 | 13h44     MIS A JOUR LE 11.04.03 | 15h55
Plus de 100 exécutions de civils par mois en moyenne en 2002, près de 3 000 cadavres retrouvés dans des charniers, enlèvements et tortures. Pour la première fois, un rapport des autorités tchétchènes pro-russes établit la réalité de crimes toujours niés par le pouvoir.

Moscou de notre correspondante

C'est un document qui réfute toute idée que la situation en Tchétchénie se normalise. Emanant du gouvernement tchétchène pro-russe, mis en place par Moscou dans la République, il fournit des données accablantes sur la violence qui règne dans cette région du Caucase, où quelque 100 000 soldats russes sont déployés depuis trois ans et demi dans le cadre de ce que le Kremlin continue de désigner comme une "opération antiterroriste".

Ce rapport, dont une copie a été obtenue par Le Monde, a été transmis, fin mars, "au plus haut niveau fédéral" russe, selon nos sources. C'est-à-dire à Vladimir Poutine. Interrogés sur ce point, les services de Sergueï Iastrjembski, le porte-parole spécial du Kremlin sur la Tchétchénie, disent ne rien savoir : "Nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer. Ce rapport existe peut-être. Peut-être a-t-il été transmis au président, mais il n'est pas passé par nos services."

Sur une trentaine de pages, le document représente une première tentative de bilan officiel des crimes commis contre les civils en Tchétchénie. Une partie du rapport, intitulée "Informations sur les assassinats commis sur le territoire de la Tchétchénie du 1er janvier 2002 au 31 décembre 2002", dénombre un total officiel de 1 314 assassinés "parmi la population civile" pour la seule année 2002. Il s'agit là de décès survenus hors de tout affrontement armé, tirs d'artillerie, bombardements ou explosions de mines télécommandées. Il s'agit d'un décompte des victimes d'exécutions sommaires.

En moyenne, cela donne 109 Tchétchènes tués chaque mois, selon ce document officiel. C'est le double des évaluations fournies par l'association russe Mémorial, qui tient une "chronique" des exactions en Tchétchénie mais reconnaît que ses données ne sont pas complètes, faute de moyens pour couvrir tout le territoire. Les défenseurs des droits de l'homme seraient ainsi en dessous de la vérité.

Autre constat et aveu contenu dans ce rapport : l'abondance des charniers, reconnue pour la première fois de façon officielle. Sur deux pages intitulées "Données concernant les charniers de civils sur le territoire de la République tchétchène, recueillies par le ministère tchétchène des situations d'urgence" s'étend une liste de 49 noms de localités avec, en face, le "nombre de cadavres" exhumés, depuis le début de la guerre, des fosses communes.

L'une d'elle, située au "cimetière central de Grozny", contient 260 corps, dit ce document. Au "village de datchas en face de Khankala", la plus grande base militaire russe en Tchétchénie : 43 dépouilles exhumées. Au village de Alkhan Kala, 35 corps. A Proletarskoe, 17 corps. A Aldi, un faubourg de Grozny, 22 corps. A Ourous-Martan, 13 corps. A Staraïa Sounja, 18 corps. Au "sovkhoze laitier numéro 15", 2 corps. Au village de Berkat-Iourt, 5 corps. Et ainsi de suite.

Ce bilan, dont on ne peut pas savoir avec certitude s'il a été établi (erreur de frappe sur la page ?) en février 2002 ou en février 2003, fournit un chiffre officiel : 2 879 cadavres ont été trouvés dans des charniers en Tchétchénie. La notion de charnier a ainsi fait son entrée dans les documents bureaucratiques russes.

Une autre partie du rapport décrit des dizaines de cas d'"assassinats", "découvertes de cadavres portant de signes de mort violente", "découverte de fragments de corps"(habitants tchétchènes attachés puis déchiquetés à l'explosif, pratique fréquente chez les soldats russes depuis un an), ainsi que des "enlèvements", "tortures" et"passages à tabac", visant des civils tchétchènes.

Est d'abord cité le crime, puis le nom de la victime identifiée, puis le lieu et, dans la dernière colonne, le nombre de "BTR" (transporteurs de troupes blindés russes) présents aux abords des habitations tchétchènes au moment des faits. Ce détail, apparemment anodin, fournit en fait la preuve de l'implication de troupes de Moscou dans des exactions contre des habitants. Le document mentionne la présence de BTR dans 32 crimes commis contre des civils en Tchétchénie, sur la période janvier-février 2003.

Enfin, ces documents officiels montrent que le début de l'année n'a donné lieu à aucun répit pour les civils en Tchétchénie. Un "tableau d'analyse comparative des crimes lourds commis sur le territoire de la Tchétchénie en janvier, février et mars 2003" recense, sur cette période, "70 assassinats, 126 enlèvements, 19 cas de disparitions (sans enlèvement), deux viols et 25 cas de découvertes de fragments de corps humains".

Dans quel but ce rapport a-t-il été établi ? Au moment du "référendum constitutionnel", tenu le 23 mars dans la République par Moscou pour faire croire au monde extérieur qu'un processus politique était en cours, certains cherchaient peut-être à offrir au président russe une vision plus réaliste de la situation en Tchétchénie, tranchant avec les assurances fournies par la hiérarchie militaire. Mais on peut supposer que M. Poutine, issu des services secrets, avait déjà les relais nécessaires pour être tenu au fait de la véritable tournure des événements.

Une autre explication possible tiendrait aux ambitions du mufti Akhmed Kadyrov. Le chef de l'administration pro-russe, nommé par Moscou, veut s'appuyer sur le "référendum" pour être élu cette année président de la Tchétchénie, à la place d'Aslan Maskhadov, le chef des indépendantistes, retranché dans la guérilla armée. Conscient que les exactions perpétrées contre la population civile mine son assise, déjà faible, Akhmed Kadyrov aurait-il cherché à alerter le pouvoir central sur les dérives des soldats de Moscou ?

Etablies sur la base de données recueillies localement par les autorités gouvernementales tchétchènes, ces informations constituent un aveu qui contredit du tout au tout le discours officiel russe. Oui, disent ces pages, l'armée russe commet des crimes de guerre. Oui, la Tchétchénie est un pays émaillé de charniers. Non, aucune amélioration n'a été observée ces derniers mois. Publiquement, le pouvoir russe garde un silence total sur ces faits qui se déroulent sur un territoire interdit aux médias.

Natalie Nougayrède

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 12.04.03

ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-04-11 12:40:04
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Mercredi 2 avril 2003

TCHETCHENIE
RUSSIE Après le référendum du 23 mars
Les Tchétchènes prorusses se déchirent


Moscou : de notre correspondant Patrick de Saint-Exupéry
[02 avril 2003]

Un scrutin à l'allure de farce, des rivalités prêtes à éclater dans le camp des Tchétchènes prorusses, une rébellion qui poursuit son harcèlement et des forces militaires toujours adeptes du «nettoyage» : quinze jours après la tenue du référendum constitutionnel organisé par Moscou en Tchétchénie, les promesses de retour «à la vie normale» apparaissent pour ce qu'elles étaient, de simples mots.

Le scrutin, tout d'abord, a été marqué de tant d'irrégularités qu'il en apparaît surréaliste. Dans un bureau de vote comptant 2 900 inscrits, il y eut 5 000 votants. Dans d'autres, supposés être assiégés par de longues queues, des observateurs indépendants comptèrent «cinq personnes». Dans le village de 700 habitants de Zabir Iourt, où habitent les parents du chef indépendantiste Aslan Maskhadov, la participation fut officiellement de 100% et l'on recensa 100% de oui à la Constitution. Le président de la Commission électorale russe n'a rien trouvé à redire à l'organisation. Les officiels du Kremlin ont, eux, salué un résultat «dépassant les attentes les plus optimistes». Avec un taux de participation de 89,5%, dont 96% approuvant la nouvelle constitution, l'on n'est pas loin du meilleur de la tradition soviétique.

Conséquence directe de ce scrutin, les Tchétchènes prorusses, aux appétits aiguisés par la perspective d'élections à venir, ont commencé à s'entre-déchirer. Semblable à lui-même, le mufti Akhmad Kadyrov, un ancien rebelle aujourd'hui rallié à Moscou et parfois qualifié de «dictateur» par la presse russe, s'est efforcé de tirer les marrons du feu à coups de forfanterie : «Je conseille à Aslan Maskhadov (le leader de la rébellion), a-t-il déclaré, d'annoncer son départ et de demander pardon à genoux au peuple tchétchène.» Se déclarant candidat à des présidentielles, le riche homme d'affaire Malik Saïdoullaïev s'en est pris violemment à Akhmad Kadyrov : «Ses hommes armés terrorisent la population», a-t-il dit, l'accusant d'avoir fait assassiner plusieurs de ses partisans.

Sur ce fond de réjouissances annoncées, les rebelles tchétchènes ont poursuivi leurs activités de harcèlement. Au cours de la semaine dernière, neuf véhicules blindés russes pris dans des embuscades ont été détruits. A dix-sept reprises, soit plus de deux fois par jour, les forces fédérales ont été attaquées.

Comme à l'habitude, les forces russes ont répliqué. Par des opérations de nettoyage et de contrôle. Dans le quotidien Izvestia, un colonel du GRU, passé par l'académie militaire de Frunze et présent en Tchétchénie depuis deux ans, fait un aveu. Évoquant les nombreux assassinats commis durant la nuit à l'occasion d'opérations de nettoyage, il assure : «A peu près 30% des gens enlevés et tués la nuit le sont à cause de différents entre Tchétchènes. 20% sont de la responsabilité de la rébellion, qui tue les collaborateurs. Nous en éliminons 50%». Selon le procureur de Tchétchénie, 1 700 personnes ont été enlevées depuis le début de la seconde guerre.



ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-04-02 11:31:08
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ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-03-27 07:38:22
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Jeudi 27 mars 2003

TCHETCHENIE

RUSSIE
Un tribunal pénal international
pour la Tchétchénie



"Moskovskié Novosti", extraits, Moscou

Comment juger les très nombreux crimes de guerre qui ont émaillé le conflit tchétchène ? Une commission du Conseil de l’Europe propose la création d’un tribunal ad hoc. Sans ignorer que la Russie y mettra son veto.

Tout voleur doit aller en prison et tout criminel de guerre doit comparaître devant un tribunal international. C’est du moins la thèse de Rudolph Bindig, député du Bundestag au Conseil de l’Europe, qui propose de créer un tribunal pénal international pour le Caucase sur le modèle de celui de La Haye pour l’ex-Yougoslavie*.

La réaction de Moscou était prévisible. “C’est l’initiative forcenée d’un ennemi acharné de la Russie. Cela dépasse les bornes de la décence”, a déclaré Dmitri Rogozine, le président de la commission des Affaires internationales à la Douma. Valéri Manilov, premier vice-président de la commission de la Défense et de la Sécurité au Conseil de la Fédération [Sénat], estime pour sa part que les parlementaires européens “fétichisent les droits de l’homme au mépris de toutes les autres normes du droit international”. Malgré les protestations russes, Rudolph Bindig, membre de la commission de l’Assemblée permanente pour les questions juridiques et les droits de l’homme, a déjà présenté sa proposition en séance. La commission a retenu l’idée de créer un tribunal pénal international pour le Caucase ; elle sera examinée lors de la prochaine réunion de l’Assemblée permanente, fin mars ou début avril.
Nous avons interrogé Sergueï Kovalev, qui siège au côté de M. Bindig dans cette commission du Parlement européen, sur l’avenir de ce projet.

A votre avis, que va devenir cette initiative ?
SERGUEI KOVALEV Il y a de grandes chances pour que l’Assemblée permanente l’approuve. Celle-ci devra ensuite s’adresser à la commission des ministres des Affaires étrangères, l’organe exécutif qui prend les décisions au Conseil de l’Europe. Mais elle les prend en cherchant à obtenir le consensus. Comme le ministre russe [Igor Ivanov] en fait partie, il est évident dans ce cas précis qu’il n’y aura pas consensus. En fin de compte, le Conseil de l’Europe rejettera donc cette initiative.

N’y aurait-il pas moyen d’éviter de passer par cette commission des ministres ?
Il devrait être possible d’agir par le biais de l’ONU ou de l’OSCE. Mais que cela passe par l’une ou l’autre de ces organisations, la Russie est capable de bloquer toute décision qui lui est défavorable. Rappelons-nous le cas du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) : la position de la diplomatie russe était particulière, mais la décision a été adoptée. Toutefois, quand il s’agit de ses propres hommes, le problème est plus sérieux. Et la Russie usera de tous ses pouvoirs pour empêcher la création d’un tribunal pour le Caucase.

Cet appel à le créer est donc inutile ?
C’est un premier pas, assez significatif. Il peut avoir de l’écho en Europe, être entendu jusqu’en Amérique. C’est un moyen de pression supplémentaire sur la Russie.

Pour quel résultat ?
Par exemple, le procès de Rostov pourrait juger autrement l’affaire Boudanov [colonel russe jugé pour le meurtre d’une jeune Tchétchène]. Evidemment, tout est possible, on peut aussi vouloir montrer qu’on se moque de la pression, de la proposition européenne et du tribunal lui-même. Mais il y aura sans doute une volonté de prouver que la Russie n’a pas besoin de tribunaux internationaux pour retrouver et punir ses coupables.

Le colonel Boudanov n’est-il pas un trop petit poisson pour un tribunal international ?
Pas du tout ! Boudanov aurait très bien pu être appelé à comparaître si le tribunal pour le Caucase avait existé. A condition, naturellement, qu’il ne soit pas à nouveau déclaré irresponsable.

Voyez-vous d’autres “candidats” potentiels ?
Je pense que ses supérieurs y auraient leur place.

Jusqu’à quel niveau ?
Difficile à dire en pareilles circonstances. A mon avis, l’actuel gouverneur de la région d’Oulianovsk [le général Chamanov, en poste en Tchétchénie avant de devenir gouverneur, connu pour sa “fermeté”] aurait pu y faire un tour... Si on menait de véritables enquêtes, on ne manquerait pas d’accusés. On découvre régulièrement des charniers contenant des corps de personnes ayant été torturées avant d’être tuées. Certaines peuvent être identifiées. On s’aperçoit qu’elles ont été détenues par des fédéraux en divers endroits de Tchétchénie. Difficile d’imaginer que ces exactions sont l’oeuvre d’une compagnie isolée de soldats enragés.

Serait-il possible de faire comparaître les “théoriciens” qui auraient poussé à ces crimes ?
Si certaines menées propagandistes ont rendu possibles de réelles violences, pourquoi pas ? Dans l’Histoire, on a bien jugé le Dr Goebbels, qui n’avait personnellement pendu personne, ni même serré de noeud coulant, et Rudolph Hess, qui, mieux, a passé toute la guerre prisonnier des Anglais. Mais, à La Haye, pour l’instant, on n’a pas vu d’idéologues sur le banc des accusés.

Cet éventuel tribunal pour le Caucase devrait-il juger les crimes commis par l’autre partie, et pas seulement ceux des fédéraux ?
Evidemment. Il pourrait par exemple considérer les actes de Chamil Bassaev [auteur de la prise d’otages de Boudennovsk en 1995]. Ce camp-là compte certes beaucoup de morts “émérites”, comme Hattab ou Arbi Baraev, mais il reste des vivants à mettre en accusation.

Mikhaïl Gokhman

* Les tribunaux ad hoc restaient envisageables pour juger les crimes commis avant la création officielle de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, en juillet dernier.


Mardi 25 mars 2003

TCHETCHENIE

ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-03-25 09:29:53
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Jeudi 6 mars 2003

TCHETCHENIE

En Tchétchénie , les

civils vivent dans la

peur des

«disparitions»:


«La nuit, ils

 enlèvent nos

enfants»

Par Hélène DESPIC-POPOVIC

jeudi 06 mars 2003


 
 
 

«J'ai tellement peur d'aller au marché que j'emmène toujours un de mes enfants avec moi pour qu'il puisse donner l'alerte au cas où il m'arriverait quelque chose.» Une infirmière
  Grozny envoyée spéciale

ebout dans le froid, la tête recouverte de leur fichu noué derrière la nuque, les femmes guettent le chaland. Sur leurs étals, installés à proximité de la caserne de la 46e brigade de l'armée du ministère russe de l'Intérieur, sont entassés les habituels poulets rôtis, épices et barres de chocolat. Mais on y trouve aussi diverses pièces d'uniforme, des vestes aux sous-vêtements molletonnés avec divers motifs de camouflage en passant par les cagoules noires percées pour les yeux et la bouche. «C'est avec ces masques qu'Ils viennent la nuit pour enlever nos enfants, s'indignent deux marchandes sans comprendre ce qu'il peut y avoir d'incongru à les vendre. Nous savons bien que ce sont Eux.»

Après trois ans de guerre, dans un paysage explosé qui fut autrefois urbain, les Tchétchènes n'ont plus assez de mots pour exprimer leur terreur. «J'ai peur de vous parler, j'ai peur de sortir dans la rue... Et j'ai tellement peur d'aller au marché qu'à chaque fois j'emmène un de mes enfants avec moi pour qu'il puisse donner l'alerte au cas où il m'arriverait quelque chose», explique une infirmière. «Le mois dernier, mon cousin a disparu. On a retrouvé son corps décapité dans la rue. J'ai eu tellement peur que je n'ai pas osé assister à son enterrement. Pour ne pas attirer le malheur sur ma famille», ajoute une de ses collègues. Le jeune homme avait 19 ans et habitait dans le centre de Grozny avec deux autres étudiants, enlevés de la même façon. Selon son entourage, son seul crime était d'être apparenté à un dirigeant séparatiste. Aucun de ses proches n'a porté plainte, de crainte d'attirer l'attention.

Irruption nocturne. Dans cet océan de terreur, il existe toutefois des havres de sécurité. Parmi ceux-ci, le centre de relogement provisoire (PVR en russe) de la rue Bogdan-Khmelnitsky, à Grozny, un bâtiment rénové où ont trouvé asile quelques centaines de réfugiés rentrés des camps situés au nord de la Tchétchénie ou en Ingouchie. «Il n'y a pas de zatchistki (opérations de nettoyage, ndlr) ici», raconte Nina, une psychologue de 37 ans revenue de Znamenskoïé avec ses deux enfants. «La chef du centre ne le permet pas. Elle a dit aux autorités : "Vous avez les listes des occupants du centre, nous avons des ordinateurs, vous pouvez vérifier. Il n'est pas question de déranger les gens, surtout la nuit."» Et depuis son arrivée, en mai dernier, il n'y a pas eu d'irruption nocturne de policiers ou de militaires, alors qu'ils passaient souvent auparavant. «Ils venaient au moins deux fois par mois, les soldats ou bien le FSB (ex-KGB). A quatre heures du matin. Et ils disaient : "Posez vos documents et vos armes sur la table." Quelles armes ? Ils emmenaient des gens et ont même battu une jeune fille qui défendait son frère», se rappelle la jeune femme.

Les PVR ne sont pourtant pas des paradis. Les familles, souvent nombreuses en Tchétchénie, vivent à l'étroit dans une pièce, la plupart du temps sans eau courante. L'aide promise à la reconstruction des logements individuels n'arrive pas. Mais il faut bien sortir, aller faire ses courses, voir son ancienne habitation. «Ma terreur, ce sont les blockposts (points de contrôle, ndlr), dit l'ex-réfugiée. Les soldats qui contrôlent les papiers me disent : "Tu as un prénom russe, tu es grande, tu es une sniper." C'est de l'argent qu'ils veulent. Ils en prennent à tous les conducteurs, même ceux des autobus.»

Hommes masqués. Les années qui passent n'atténuent pas la peur. Au contraire, elle s'accroît. «Quand la guerre a commencé, mon fils était petit. Il a 12 ans maintenant et je crains déjà pour lui, car ils enlèvent même des jeunes de 14 ans. Les fédéraux disent que nous sommes des bandits. A nos yeux, ce sont eux les criminels», explique la jeune femme, qui a perdu sa soeur, tuée par une grenade explosive lancée dans la cour de sa maison, et dont les trois frères ont été arrêtés et tabassés. Quand les locataires du centre rendent visite à leur famille et à leurs anciens voisins, l'immeuble bruit des dernières nouvelles de la ville. Une des voisines de Nina vient juste d'en recevoir de son village, Prvomaïskaïa, une banlieue à 20 kilomètres de Grozny. «Hier soir, Ils se sont saisis de deux jeunes frères. L'un d'entre eux s'est échappé et a été blessé. Ils avaient été attachés et liés avec un explosif. L'un a réussi à se détacher, l'autre a été retrouvé mort. C'est ma cousine qui me l'a raconté», dit-elle.

Le déroulement des disparitions qui hantent la vie de tous les civils de Grozny est presque toujours le même. Convoyés par des véhicules sans plaques d'immatriculation, des hommes masqués en uniforme de camouflage, sans épaulettes ni signes distinctifs, font irruption de nuit au domicile de leurs victimes, qu'ils emmènent sans autre forme de procès. Plusieurs jours, semaines ou même mois plus tard, des corps ou des morceaux de corps sont retrouvés dans la rue ou dans des charniers. Les familles qui les ont cherchés de caserne en prison n'entendent que des dénégations. Certaines demandent l'aide du parquet. Officiellement, selon le colonel du FSB Ilya Chabalkine, chef du centre de presse de l'armée russe à Grozny, 1 640 personnes ont été portées disparues en Tché tchénie, un chiffre qui inclut aussi les soldats dont on ne retrouve pas trace depuis la première guerre de Tchétchénie (1994-1996) ainsi que les victimes de kidnappings crapuleux. Les forces fédérales se défendent de faire disparaître des civils. «Beaucoup de familles racontent que leur fils a disparu. En fait, après enquête, on s'aperçoit qu'ils ont rejoint les bandes (séparatistes)», dit le colonel. Pour susciter de nouveaux doutes, il raconte que les forces russes ont arrêté des groupes armés tchétchènes qui, en uniforme fédéral, assassinaient leurs concitoyens. Pressés de questions, les officiers russes ponctuent leurs dénégations d'un «ma foi, n'importe qui peut se procurer un uniforme au marché».

Opérations ciblées. Ces explications tout comme ces chiffres sont fortement contestés par les organisations des droits de l'homme. Memorial estime à plus de 2 800 le nombre de Tchétchènes disparus après avoir été arrêtés, un chiffre que l'organisation considère comme minimal, car de nombreuses familles ne cherchent d'aide auprès d'aucune institution. Pour les mois de janvier et février, selon un responsable de l'organisation à Moscou, 42 personnes ont disparu, un nombre en hausse. Les défenseurs des droits de l'homme récusent les démentis des fédéraux. «Nous avons répertorié de nombreux cas de disparitions qui ont été opérées par des groupes arrivant dans des transports de troupe. Les indépendantistes tchétchènes n'ont pas de blindés», dit la directrice de l'antenne de Human Rights Watch à Moscou, Anna Neistat.

La «normalisation» promise par Moscou s'avère être un trompe-l'oeil. Le nombre de blockposts a certes diminué. Un sur trois a été enlevé, selon le colonel Chabalkine. Les rafles d'envergure, ces «opérations de nettoyage» où l'on procède à la vérification de tout un village, ont pratiquement cessé, comme s'y était engagé le président Vladimir Poutine. Après la meurtrière prise d'otages de Moscou en octobre, il avait ordonné que les forces fédérales procèdent à des opérations ciblées. Mais ces dernières paraissent aux yeux des civils relever du pur arbitraire. Elles sont devenues, relève Memorial dans son rapport du 11 février, «un instrument de terreur, pas moins cruel que les rafles elles-mêmes. Car il est fréquent que les personnes arrêtées au cours de ces opérations disparaissent».

Assises entre deux chaises, les institutions prorusses mises en place par Moscou ne nient pas les faits. La télévision locale, qui émet en russe seulement, diffuse chaque jour une émission Rozisk («Recherche») où les familles racontent la disparition des leurs. La police tchétchène prorusse est partagée entre sa loyauté à Moscou et la proximité avec son peuple et n'a guère de réponse à apporter aux familles qui se plaignent : «Si nos enfants sont coupables, pourquoi les tue-t-on ? Qu'on les juge.» «Pour faire cesser les disparitions, il faudrait travailler tous ensemble. Actuellement, il y a trop d'unités, trop de services. Il y a la police fédérale, la police tchétchène, le FSB et même le GRU (contre-espionnage militaire)», reconnaît le chef de la police criminelle du quartier d'Oktobarskoïé, où 18 personnes ont disparu en 2002, sans expliquer pourquoi cette coopération ne se fait pas. En l'absence de réponse des autorités, la population n'a qu'une revendication : le retrait de l'armée russe, en qui elle voit la source de tous ses maux.

 

Le projet de

 tribunal qui

 irrite Moscou


 



jeudi 06 mars 2003


 
 
 

  à (Moscou

a Russie a réagi hier avec colère à la menace européenne de créer un tribunal ad hoc pour juger les crimes de guerre en Tchétchénie. La proposition de former une cour semblable à celle qui a été mise en place pour juger les crimes commis pendant les guerres de l'ex-Yougoslavie a été émise lundi dans un document de la commission des questions juridiques et des droits de l'homme de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, qui a mis Moscou en demeure de rompre avec l'impunité qui prévaut dans cette petite République russe. Un porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a qualifié cette proposition d'«absurde» et «antirusse». Le document, qui demande notamment à Moscou de mieux contrôler ses troupes, d'enquêter sur les crimes et de punir leurs auteurs, sera discuté en séance plénière à partir du 31 mars. Membre du Conseil de l'Europe, la Russie avait réussi de justesse à éviter des sanctions au début de la guerre en Tchétchénie en promettant justement de faire la lumière sur toutes les exactions, ce qu'elle n'a pas fait.



ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-03-06 06:53:25
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