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Dimanche 23 mars 2003

LE GENERAL PERDU DU RAIS


Le Point, n° 1592
Monde, vendredi 21 mars 2003, p. 40

Témoignage
Le général perdu du raïs

Chris Kutschera

Nizar al-Khazraji, l'ancien chef d'état-major de l'armée, en exil au Danemark, parle. Rencontre avec ce témoin privilégié du système irakien.

Les Etats-Unis plaçaient de grands espoirs dans le général Nizar al-Khazraji. L'ancien chef d'état-major de l'armée irakienne, en exil au Danemark, a cependant été rattrapé par son passé. Soupçonné d'avoir couvert la répression contre les Kurdes et passible d'une inculpation pour crimes de guerre, il était assigné à résidence. Mais, lundi, le général a disparu. Peut-être a-t-il rejoint l'opposition irakienne. Au cours d'une longue interview donnée en février dans une petite ville du sud du Danemark, le général a plaidé non coupable à propos du Kurdistan : « Je suis un militaire professionnel, je faisais la guerre aux Iraniens, pas aux Kurdes », assure-t-il.

Légèrement irrité, il dit tout ignorer des gigantesques rafles au Kurdistan au cours de l'année 1988 : femmes et enfants séparés des hommes et conduits vers des camps de regroupement, tandis que des dizaines de milliers d'hommes disparaissent à jamais. Pour transporter, garder puis exécuter une telle quantité de victimes (180 000, selon les sources kurdes), il faut d'importants moyens matériels - des centaines de camions, des effectifs considérables -, mais le général Nizar al-Khazraji affirme n'avoir en aucune façon collaboré à cette entreprise ; il n'était même pas au courant de cette opération.

Le général jure également que, tout chef d'état-major qu'il était, il n'est absolument pour rien dans le bombardement de Halabja par des bombes chargées de gaz chimiques le 16 mars 1988 : « Vous voulez savoir comment je l'ai appris ? J'ai reçu un coup de fil du général X, qui m'a dit : "Halabja a été bombardée... Nous avons perdu le contact avec nos troupes." J'ai alors appelé le ministre de la Défense, le général Adnan Khairalla, qui n'était au courant de rien. Il m'a rappelé quelques minutes plus tard, après s'être renseigné, pour me dire : "C'est nous qui avons bombardé la ville! " »

Peu prolixe sur les crimes commis contre les Kurdes, le général est, en revanche, beaucoup plus à l'aise quand il s'agit d'évoquer son rôle dans la guerre contre l'Iran : « Peu de temps après avoir été nommé chef d'état-major [il était alors lieutenant-général], j'ai été convoqué à une réunion à Kazimiya [une agglomération à majorité chiite dans la banlieue de Bagdad]. Je suis arrivé dans une maison qui était manifestement une villa de transit des services de sécurité et, au bout d'un moment, on m'a fait monter à l'avant d'une voiture qui venait d'arriver. La voiture a démarré et, soudain, quelqu'un a écarté le rideau tendu derrière le siège, et une voix m'a dit : "Comment vas-tu, Nizar ?" C'était Saddam Hussein ! Il m'a demandé comment j'envisageais de redresser la situation sur le front iranien. Je lui ai exposé mon plan, et nous sommes revenus à la maison, où nous avons continué notre discussion. Moi, je l'appelais "Seyidi", Monsieur... Il m'a demandé de lui préparer un plan, et nous nous sommes séparés. »

Un plan contre les Iraniens

Quelque temps plus tard, Nizar al-Khazraji a revu Saddam Hussein au commandement général et lui a exposé son projet : il proposait de retirer environ la moitié des troupes - infanterie et blindés - du front et de les entraîner de façon intensive, sur des sites reconstitués, avant de les lancer dans des attaques contre les Iraniens. Son plan a été approuvé et, en cinq offensives, de mars à fin juillet 1988, les troupes irakiennes ont effectivement chassé les Iraniens du territoire irakien, de Fao au Kurdistan en passant par Majnoun, et imposé à Khomeyni le cessez-le-feu d'août 1988.

Quand on demande au général quel rôle ont joué les armes chimiques dans cette contre-offensive, il minimise très prudemment leur rôle en disant : « Nous ne les avons pas utilisées sur la ligne de front, car c'était trop dangereux pour nous », ajoutant « qu'elles ont été utilisées sur les réserves, en arrière des lignes iraniennes ».

En juillet 1989, le général Khazraji reçoit sa quatrième étoile. Mais la fin de sa carrière approche. Il affirme que comme le général Adnan Khairalla, le ministre de la Défense, il a tout ignoré des préparatifs de l'invasion du Koweït, le 2 août 1990, qu'il a apprise en écoutant la radio. Abasourdi, il s'est demandé « comment Saddam Hussein avait pu envahir un pays arabe, un pays frère qui nous avait soutenus financièrement pendant la guerre contre l'Iran ». Convoqué par Saddam, il lui dit - et le confirme dans un rapport - que « l'Irak allait tout perdre, le Koweït, et peut-être l'Irak, dans une guerre mondiale »... Saddam Hussein le prend très mal et, le 18 septembre 1990, le général Nizar al-Khazraji est limogé de son poste de chef d'état-major...

Quelques mois plus tard, en mars 1991, juste après la défaite irakienne au Koweït, Saddam l'envoie à Nasiriyya, dans le sud de l'Irak, pour préparer la résistance à une éventuelle invasion des troupes américaines. Nizar al-Khazraji part avec un groupe de 28 personnes, officiers et chauffeurs compris. Il devait trouver sur place cinq divisions de l'armée irakienne. Ce qui l'attend, en fait, c'est le soulèvement du sud chiite. Et quelques heures plus tard, le soulèvement gagne Nasiriyya : le gouverneur et les dirigeants locaux du Baas sont assiégés et tués. Et la foule encercle l'immeuble où se trouve le général. « C'étaient des déserteurs de l'armée irakienne, des paysans, des ouvriers, il y avait même des femmes et des enfants qui encourageaient les hommes et transportaient des munitions - bref, c'était le peuple irakien qui se soulevait contre nous », se rappelle-t-il.

En fuite via le Kurdistan

Tirant sur son immeuble avec des RPG (lance-roquette) et des douchkas (mitrailleuses), la foule finit par y mettre le feu. Le général, blessé de 5 balles dans l'estomac, sombre dans le coma. Transporté à l'hôpital de Nasiriyya, il est opéré avec les moyens du bord - l'hôpital avait été pillé - avant d'être transporté par hélicoptère à Bagdad après l'effondrement du soulèvement, réprimé par la garde républicaine.

A Bagdad, le général reçoit la visite d'un Saddam Hussein manifestement ébranlé par les événements : « Il était très amaigri, raconte le général, et il répétait : "Qu'ai-je fait ! Qu'ai-je fait !" »... Après de longs mois de convalescence, Khazraji reste en semi-disgrâce, plus ou moins confiné dans sa maison. Plusieurs généraux de ses amis meurent dans des « accidents de voiture » ou assassinés par des « inconnus ». Il ne sort de chez lui qu'avec une escorte de deux voitures, et il préfère faire de la marche... sur le toit de sa maison.

En 1996, il fuit à l'étranger via le Kurdistan. Il affirme avoir tenté de partir plus tôt et envoyé l'un de ses fils en éclaireur, mais ce fils sera bloqué à la frontière jordanienne par les services de sécurité irakiens. En 1996, le général parvient donc finalement à s'échapper et se réfugie d'abord en Jordanie, puis gagne le Danemark.

Mais, très vite, il est rattrapé par son destin. Des Kurdes réfugiés en Scandinavie l'accusent d'avoir joué un rôle majeur dans les massacres. Et Birgitte Vestberg, procureur spécial, enquêtant sur son éventuelle implication dans des crimes de guerre, l'empêche de quitter le pays. Son espoir de jouer un rôle dans l'après-Saddam paraît compromis. Mais qui sait... -

Encadré(s) :

Repères

Né en novembre 1938, fils et neveu d'officiers supérieurs de l'armée irakienne - son père, Abdel Kerim al-Khazraji, a été général, et son oncle, Ibrahim al-Ansari, également général, fut chef d'état-major en 1967 avant la prise du pouvoir par le Baas -, Nizar al-Khazraji a fait une brillante carrière. Sorti sous-lieutenant de l'école militaire en juin 1958, un mois avant la révolution de Kassem, il a été aide de camp de son oncle, est allé à l'école des blindés en 1959 et a complété sa formation avec un stage chez les parachutistes des forces spéciales - avant l'école d'état-major, en 1968.

Nommé attaché militaire adjoint à Moscou (1969-1971), puis en Inde (1974-1977), il commande ensuite une division de troupes de montagne à Soulamaniya, au Kurdistan, en 1978-1981. Pendant la guerre contre l'Iran, il est d'abord responsable du secteur central à l'est de Khanaqin, puis commandant du 1er corps d'armée à Kirkouk de 1984 à 1986, puis à nouveau en 1987.

C'est là qu'en juillet 1987 il est nommé chef d'état-major de l'armée irakienne. Il tombe en disgrâce en 1996 Chris Kutschera

Catégorie : Politique nationale et internationale
Sujet(s) uniforme(s) : Personnalités politiques; Politique extérieure et relations internationales
Taille : Long, 1006 mots

© 2003 Le Point. Tous droits réservés.

Doc. : 20030321PO159204001


ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-03-23 10:04:19
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